Une interview de Jamyang Kyi

Nous avons traduit ci-dessous une interview de Jamyangkyi, datée de mars 2007. Chanteuse célèbre de l'Amdo, elle a été arrêtée en avril 2008 pour des motifs qui ne sont toujours pas éclaircis. On verra dans l'entretien ci-dessous, que Jamyangkyi est extrêmement prudente et qu'elle évite de répondre aux questions qui pourraient l'entraîner sur un terrain dangereux pour les Tibétains en Chine, la critique du pouvoir central, comme les droits de l'homme et les droits tout court. Toutefois, elle lance quelques coups de griffe et rappelle que les Tibétains sont toujours les laissés pour compte de l'éducation en Chine.

L'intégralité de la version anglaise de cette interview se trouve sur:

http://www.tibetinfonet.net/content/update/126

Nous avons rétabli la transcription du nom de la chanteuse en Jamyangkyi, car Kyi n'est pas le nom de famille de Jamyangkyi, qui n'en a pas comme la quasi totalité des Tibétains, mais la troisième composante de son prénom.

Jamyangkyi a été libérée mais elle n'a pas établi de contact avec l'étranger depuis, par peur des représailles.

Jamyangkyi et son mari, l'intellectuel Lhamokyab (DR)
Dans cette rubrique, nous publierons régulièrement des traductions inédites des essais de Jamyangkyi sur la question féminine au Tibet, publiés en 2007 en tibétain dans un volume intitulé Neige et blizzard : joies et peines des femmes tibétaines.

 

« Vous devez baser votre jugement sur votre propre point de vue »

Entretien avec la chanteuse et écrivain sociale tibétaine, Jamyangkyi

Jamyangkyi est née dans un village du district de Mangra (chinois : Guinan), dans la préfecture autonome tibétaine de Tsolho (chinois : Hainan), dans la province du Qinghai province, une région que les Tibétains appellent l’Amdo (1). Elle est sortie diplômée en 1984 de l’école professionnelle des minorités du Hainan (Qinghai), filière formation des maîtres. Depuis, elle travaille dans le service tibétain de Qinghai TV, où elle est entre autres présentatrice, traductrice et écrivain. En 1993, elle a entrepris un cours par correspondance à l’Institut de l’Education du Qinghai, et elle a obtenu son diplôme en 1996.

Jamyangkyi a poursuivi en parallèle une carrière de chanteuse et elle jouit d’une grande popularité. Elle a développé son propre style, qui mêle les techniques traditionnells et contemporaines. Elle a déjà fait paraître cinq albums de chansons et trois VCD. De plus, elle s’est intéressée aux sciences sociales, se consacrant plus particulièrement aux questions relatives aux femmes et aux enfants tibétains. Elle a publié de nombreux articles sur ce sujet, dont certains ont eu une certaine influence dans la diaspora tibétaine. Elle écrit sous le pseudonyme de Mengzhu (Perle onirique).

Le 1er avril 2008, Jamyangkyi a été arrêtée à son bureau, par le Bureau de la sécurité d’Etat de la province du Qinghai. Selon certaines sources, on la soupçonnait d’avoir transmis des informations à l’étranger, par le truchement d’un ami. Par la suite, on a saisi deux ordinateurs à son domicile, et on a alors découvert qu’elle avait consulté des « sites internet étrangers ».

Jamyangkyi a été « soupçonnée de mettre en danger la sûreté de l’État ». Elle a été libérée sous caution le 21 avril 2008, après avoir dû verser une somme substantielle.

Ce qui suit est la version remaniée et légèrement raccourcie, traduite en anglais [puis en français], d’un entretien de Jamyangkyi par l’écrivain tibétain Namlo Yak le 17 mars 2007. La version originale en chinois a été publiée sur le site internet Sacred Fire of Liberty (www.fireofliberty.org) (1).

 

Q : Pouvez-vous expliquer brièvement comment votre carrière de chanteuse a démarré ?

Jamyangkyi : Mon implication dans le chant et la danse tibétaines a été graduelle au début. Je pense que ma région d’origine m’a inspirée, car j’ai grandi parmi des gens qui chantaient et qui dansaient. Cela m’a beaucoup influencée. J’était immergée dans le chant et la danse dès mon enfance, et j’appartenais à une société où les gens récitaient partout à voix haute, et clairement, des écritures sacrées. Ce milieu m’a permis d’aimer la musique. J’ai chanté des chants populaires de ma région et je n’ai jamais abandonné la musique depuis mon enfance. J’ai cherché toutes les occasions possibles d’expériences musicales. J’ai travaillé pendant longtemps, j’ai travaillé dur, pour la musique, et quand mes moyens financiers n’étaient pas suffisants, cela me rendait très triste. Je souhaiterais ajouter ceci : quand j’ai débarqué pour la première fois dans la sphère du chant et de la danse tibétains, j’ai été confrontée à de nombreuses difficultés. Je me sentais mal à l’aise car personne ne me connaissait, et car les compositeurs ne voulaient pas composer pour moi. L’argent manquait. Mon unité de travail ne nous accordait pas facilement de congés.

Après avoir quitté mon lieu de naissance, beaucoup de rumeurs ont couru et beaucoup de gens ont tenté de semer la discorde entre ma famille et moi. En 1996, alors que j’essayais de produire mon deuxième album, « Shangri-la », j’étais vraiment stressée et je n’arrivais pas à avoir une nuit entière de sommeil. J’avais des problèmes financiers ; je ne suis pas riche, les coûts d’enregistrement sont très élevés et les émoluments de l’enregistreur [ingénieur du son] et du professeur de musique, ainsi que leurs repas au quotidien, étaient à la limite de mes possibilités. De plus, il est de règle, quand on veut enregistrer, de payer immédiatement les notes d’électricité et d’enregistrement. Alors, que vous soyez en bonne ou mauvaise santé, que votre voix soit en condition ou non, vous devez simplement y aller. Voilà la situation où je me trouvais, alors.

Q : Combien êtes-vous prête à donner pour votre style artistique ? Et quelle est l’intention derrière vos arrangements ?

Jamyangkyi : Je n’ai pas emprunté une voie facile. Je voulais suivre ma propre voie, faire quelque chose qui n’avait jamais été fait, créer une approche complètement nouvelle. J’ai maîtrisé les techniques modernes [vocales] tout en ayant recours à un fonds de chants populaire [traditionels] ; je les ai mélangés. Le style de chant des gens de ma région, qui sont simples et au cœur fier, ne laisse pas beaucoup de place à l’innovation, mais je suis [toujours] très reconnaissante envers [le patrimoine] hérité dès le début dans ma région. Maintenant que j’ai perfectionné mon art et que je me suis engagée dans de nombreuses choses intéressantes, je regrette profondément de ne pas avoir eu l’occasion d’étudier la musique. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire à la hâte. Il faut prendre son temps pour étudier la musique.

Q : Quelles sont les lois promulguées en République populaire de Chine (RPC) concernant les arts? Y en a-t-il qui visent les artistes ?

Jamyangkyi : Je ne suis pas une spécialiste du domaine. J’ignore s’ils ont créé des règles spéciales pour les arts de la scène, ou non. Quoi qu’il en soit, je sais que, quand vous voulez sortir une chanson, la maison de disque doit examiner d’abord son contenu. Elle vérifie les paroles et décide si vous pouvez continuer à publier [ou non]. Si les paroles et le contenu passent [sont acceptables], alors la maison de disque vous accorde un numéro. Mais ce n’est pas gratuit ; il faut payer la maison de disque à nouveau pour sortir votre chanson. Cela s’appelle la « publication par la coopération ».

Q : Vous êtes une chanteuse célèbre, mais vous travaillez aussi dans l’information depuis 22 ans. Quels changements avez-vous vus au Tibet dans votre travail depuis 22 ans ?

Jamyangkyi : Je n’ai pas d’expérience particulière, quand bien même cela fait 22 ans que je travaille dans l’information. J’ai dit la même chose lors d’un discours à l’université de Columbia (2). Je ne suis pas une spécialiste, je n’ai pas étudié le journalisme, mais j’ai emmagasiné assez d’expérience pour savoir que les choses sont difficiles pour mes frères et sœurs qui travaillent dans le service des émissions en tibétain à la station télévisée. [Malgré tout], leurs efforts pour surmonter les difficultés nous ont permis d’obtenir des émissions en dialecte de l’Amdo (3), par satellite. Mais il y a de nombreuses raisons pour lesquelles je n’aime pas ce travail. Nous manifestions un réel intérêt pour la télévision. Dès le début, nous l’avons considérée [comme un moyen] pour exprimer notre nationalité [sentiment identitaire tibétain], notre civilisation, notre pouvoir et notre existence. Quels changements ai-je vus dans les médias en zone tibétaine ? Le matériel technique a changé, et les fonctionnaires chinois ont aussi beaucoup changé ici. Maintenant, ils jouissent d’un mode de vie beaucoup plus luxueux, avant ils étaient très simples. J’ai vu cela de mes propres yeux.

Q : Aujourd’hui, la Chine déclare vouloir augmenter le développement dans l’ouest de la Chine, Tibet inclus. Il y a deux manières de considérer cela : cela pourrait être bénéfique ou non. Que pensez-vous qu’éprouvent les gens au Tibet au sujet de ce type de développement ? Comment affectera-t-il la Chine ?

Jamyangkyi : Nous ne pouvons pas dire que les gens normaux n’aient rien gagné du développement, mais en même temps, de nombreux ruraux, dont des gens vivant en RAT en Chine, n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants à l’université. À cause de cela, nous ne pouvons pas dire que les gens y ont beaucoup gagné. Je pense quant à moi que la chenille-cordyseps sinensis (4) n’a en réalité pas été bénéfique du tout pour les Tibétains. Le revenu qu’ils en tirent est très faible et font pâle figure quand on prend en compte la destruction des prairies causée par la récolte de cette chenille.

Q : Les Tibétains n’ont pas de grandes compétences technologiques. Il n’y a pas beaucoup de Tibétains doués dans ces domaines. De plus, il n’ont pas assez d’expérience pratique, aussi suis-je très inquiet quant à la capacité des Tibétains à être auto-suffisants. Pensez-vous que mes inquiétudes soient fondées ? Sont-elles sensées ? Comment pensez-vous que l’on puisse résoudre ces difficultés ?

Jamyangkyi : Vos craintes sont effectivement fondées. Je crois qu’il sera difficile de renverser la situation ; il faut donc que nous soutenions ce genre d’études et que nous édifiions des écoles technologiques spéciales pour les Tibétains. Nous devrions cultiver les spécialistes dont notre société a besoin. Il est très important de faire quelque chose pour remédier à cette situation.

Q : Actuellement, il semble qu’il y ait deux voix tibétaines, l’une à chacun des centres d’activité tibétaine. La RPC et les organisations internationales pour un Tibet libre parlent du Tibet – laquelle est la plus crédible ? Laquelle est la plus utile pour les Tibétains, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur ? Politique mise à part, quels sont les problèmes les plus importants pour le Tibet ?

Jamyangkyi : Je pense que la campagne a besoin de plus d’écoles, chaque enfant devrait avoir accès à l’éducation, et chaque village a besoin d’une école technique. Nous avons aussi besoin d’améliorer le niveau des publications et des téléfilms, de la littérature et de l’art. Nous devons créer des écoles dans les villes où les matières seraient enseignées dans notre langue maternelle, afin que les enfants puissent comprendre leur propre histoire, surtout s’ils grandissent dans les villes.

Q : La RPC a signé de nombreuses lois internationales qui stipulent en des termes explicites que la publication d’ouvrages à contenu critique est un droit de l’homme. Avez-vous une expérience pratique ou des idées sur la manière dont les intellectuels tibétains pourraient utiliser cette législation des droits de l’homme ?

Jamyangkyi : Je ne connais pas cette loi, mais je suppose qu’il y a des intellectuels tibétains qui sont informés.

Q : Que pensez-vous de la loi qui dit que les femmes tibétaines devraient contribuer à la société, et que dire alors de leur responsabilité envers leurs enfants ? Pensez-vous qu’il y a une contradiction entre ces deux choses ?

Jamyangkyi : L’éducation de nos filles est étriquée dès l’enfance et cela crée le sentiment, chez de nombreuses femmes, que la société n’a pas beaucoup de rapport avec leur vie. En conséquent, les femmes ne se sentent pas concernées par les problèmes tels que le développement de la société et l’ascension et la chute de leur nation. Nous contribuons à ce sentiment chez nos filles également. On laisse croire que les femmes devraient se contenter d’éduquer, de vêtir et de nourrir leurs enfants. En outre, elles enseignent à leurs enfants de nombreuses traditions qui influencent les personnalités des femmes et leur [sentiment d’] indépendance. Nous aurions besoin de plus de mères éminentes et de femmes remarquables, et pourtant nous devons changer la manière dont les femmes adhèrent si fort aux pratiques anciennes et à ces systèmes de valeur. Les femmes tibétaines sont comme les femmes du monde entier. Elles ont besoin d’égalité et d’autorité. Elles doivent recevoir une éducation équitable pour accéder à la dignité, et afin de pouvoir élever des fils et des filles excellents. Les femmes ne reçoivent pas ce qu’elles devraient de la société. Je veux changer cela, mais c’est difficile.

Q : Je comprends. Votre famille vit dans l’harmonie, vous et votre mari menez des carrières brillantes. Voudriez-vous bien nous dire quel est votre secret ?

Jamyangkyi : Nous avons payé cher cette harmonie. Nous nous sommes nourris de l’échec, nous avons mûri en travail intensément, et avons dû chercher la meilleure voie qui s’offrait à nous. Bien que notre famille ne soit pas aussi parfaite que certains pensent, il est très bien d’avoir pu conserver notre personnalité individuelle, poursuivre notre carrière, et amasser tant de [choses] positives ensemble depuis des années. Ce qui nous relie étroitement, je pense, est que tous deux ayons un cœur rempli d’amour et de compassion pour les damnés de la terre. La vie de famille n’a pas changé ma personnalité d’origine, ni le style de vie qui est le mien. Je pense que, au début, beaucoup de femmes sont comme moi ; elles ne veulent pas changer de personnalité, ni d’opinion. Mais, en raison des épreuves traversées dans leur vie, de nombreuses femmes abandonnent et gâchent inconsciemment leur personnalité. De plus, elles envisagent la vie du point de vue de leur mari. Il faut utiliser sa propre expérience pour penser à la vie, et ses propres yeux pour regarder le monde. Ne négligez jamais vos propres expériences, il faut faire savoir aux autres ce dont on a besoin et ce qu’on refuse. Les différences physiologiques signifient que les hommes ne peuvent pas toujours comprendre vos besoins, surtout en ce qui concerne les « femmes matérialistes » présentes partout dans la société d’aujourd’hui. Donc votre mari pense que vous êtes juste une femme. Il vous apporte la satisfaction matérielle, mais ne pense jamais à vos besoins spirituels. Si vous ne faites pas attention à vous, à la longue, vous serez emportée par le vent violent du destin. Si vous voulez être une personne utile à la société et aux gens, il faut d’abord être une personne qui possède sa dignité propre puis étudier avec application et apprendre à penser de manière indépendante autant que possible. Généralement parlant, l’étude est comme une arme [que vous pouvez utiliser] pour vous protéger vous-même. Quand vous avez recours à la pensée indépendante pour discuter avec autrui, vous découvrez vraiment qui vous êtes et vous devenez une personne indépendante. Donc vous acquérez la capacité de protéger votre propre vie et votre dignité. Enfin, je voudrais envoyer un message aux femmes : faisons-nous un usage correct de notre vie si nous venons au monde seulement pour être des femmes d’intérieur ? Ne trahissons-nous pas nos grands-mères qui nous ont consacré leur vie ?

Notes :

(1) TibetInfoNet remercie Namlo Yak d’avoir autorisé la publication, ainsi que M. Denis Burke pour sa collaboration à la préparation de ce bulletin.

(2) En Mars 2006, Jamyang Kyi a chanté lors d’une fête du nouvel an tibétain et a participé à un symposium qui s’est tenu à la Latse library et à Columbia University à New York.

(3) Un des trois dialectes principaux de la langue tibétaine.

(4) Sur cette chenille (tibétain : yartsa gunbu), voir http://www.tibetinfonet.net/content/update/98

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