
Manuel d'éducation patriotique
Avertissement des traducteurs Le système formel d’éducation des Tibétains en Chine est un sujet négligé et mal connu des Occidentaux. Pourtant, avec les médias (télévision et radio essentiellement), il détient l’une des clés pour comprendre la manière dont l’État chinois tente de construire son hégémonie et de s’assurer la fidélité de la population tibétaine à son projet « civilisateur » et unificateur. Les Tibétains ne représentent que 0,4% de la population totale de la Chine mais occupent près du quart de son territoire. Qui plus est, cette « nationalité », ou « ethnie », est considérée comme l’une des plus problématiques de la Chine – avec les Ouïghours – car l’une des plus réticentes à l’incorporation au sein de l’État-nation multiethnique chinois. Les dirigeants chinois ont rencontré des difficultés à s’assurer l’adhésion de la part des Tibétains à leur projet « civilisateur », et ce, dès la « libération pacifique » en 1951. Le caractère coercitif de l’incorporation du Tibet à la Chine a été plus particulièrement mis en lumière lors des révoltes de 1956-1959, des troubles de 1987-1989 et, plus récemment, du soulèvement populaire de toute la région de culture tibétaine de Chine, entre mars et mai 2008.
Ce livre, qui est une traduction du chinois, est intitulé Éducation morale. Il est utilisé par tous les enfants tibétains scolarisés en RAT (c’est-à-dire à moins de la moitié du total, les autres étant répartis entre quatre provinces chinoises) au cours de leur classe d’éducation morale, généralement assurée par un enseignant peu qualifié. Les écoliers, entre les quatrième et sixième niveaux de primaire3, doivent impérativement réussir l’examen portant sur ce manuel pour pouvoir entrer en collège. On sera peut-être surpris par la place accordée à la spécificité tibétaine dans ce manuel : ne pouvant faire fi des différences fondamentales qui séparent les Tibétains de l’ensemble de la Chine, les rédacteurs ont eu à cœur en effet d’adapter le contenu du manuel chinois au contexte tibétain. Cet égard peut être considéré, selon le regard que l’on porte sur le « projet de civilisation » chinois au Tibet, soit comme un moyen de conquérir le cœur des enfants en leur parlant de sujets qui leur sont familiers pour mieux leur inculquer des messages politico-patriotiques, soit comme un réel effort d’adaptation qui trouve son origine dans une sensibilité à l’altérité culturelle. Quoi qu’il en soit, il représente pour les enfants tibétains le seul moment où leurs enseignants peuvent officiellement leur parler des particularités historiques et culturelles tibétaines – il n’existe en effet pas de cours d’histoire tibétaine pour les enfants tibétains de Chine et seules les classes de littérature tibétaine, quand ils en ont, leur permettent en théorie de s’immerger dans des textes rédigés en tibétain et issus de la tradition tibétaine. En pratique, les manuels de littérature tibétaine à destination des enfants tibétains sont en grande partie constitués de traductions de textes chinois, parfois maladroites, et qui font appel à des mythes, des légendes, des valeurs, des notions et des messages issus de la culture chinoise4. Dans l’ouvrage ici traduit, qui comporte dix-huit leçons, le message tient en peu de mots : la solidarité de la nation chinoise, l’inséparabilité du Tibet et de la Chine, la primauté de la laïcité sur la religion et la tradition, la condamnation du Dalaï-lama et de l’ancien régime tibétain. Il est donc ironique de constater que c’est au travers du système éducatif de l’Etat chinois que les jeunes Tibétains entendent parler de « séparatisme », de « Tibet libre » ou de « Dalaï-lama ». Certes, le manuel vise à les dénoncer comme autant d’obstacles à l’établissement d’une Chine forte, mais il n’empêche que, ce faisant, l’Etat chinois met l’emphase sur des valeurs ou des noms qui par ailleurs renforcent l’identité culturelle et, chez les plus sceptiques peut-être, un doute peut s’installer. Nous avons souhaité, dans les notes de bas de page, préciser certains termes, un contexte nécessaire pour une meilleure compréhension, ou encore une version différente des faits. Nous espérons que la traduction inédite de ce document, méconnu des Occidentaux jusqu’à maintenant, permettra à l’ensemble des lecteurs francophones de mieux comprendre l’ampleur du travail de conquête des esprits dont les petits Tibétains sont la cible, en RAT. |
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Système scolaire :
Ce « manuel d’éducation morale », est un exemple de ceux utilisés dans les écoles primaires de RAT. Trois cours par semaine sont en effet consacrés aux leçons « d’éducation morale », depuis l’entrée à l’école primaire, jusqu’à la fin de la scolarité. Durant les trois années d’école secondaire inférieure, ces cours visant à diffuser le patriotisme et les idées politiques autorisées se poursuivent, et les élèves doivent de plus rédiger un essai par semaine sur le thème du parti communiste, de la mère patrie etc. A partir de l’entrée à l’école secondaire supérieure, la fréquence de ces rédactions s’accélèrent puisque les élèves doivent en rendre une chaque jour, sur les même thèmes. D’une manière générale l’enseignement patriotique et politique est considéré comme un des éléments les plus importants de l’instruction. En effet, s’il arrive que les étudiants se plaignent d’une surcharge de devoirs, on leur indique clairement que du retard dans la remise de leurs devoirs sera toléré, à condition qu’ils remettent à temps leurs rédactions politiques. |
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