"Cher Go Sherab Gyatso", par Jamyangkyi

Culture Politique

Jamyangkyi a posté sur son blog une lettre à l'intention de Go Sherab Gyatso le 25 juillet 2008. Go Sherab Gyatso était alors emprisonné. Nous n'en savons pas plus.

Go Sherab Gyatso est l'auteur du livre "Le temps est venu de nous réveiller" (Nga tsho sad ran). On trouvera le sommaire de ce livre (en tibétain) sur http://tibetica.net/product_info.php?products_id=384. Il a été publié en 2007 par les Presses des Nationalités du Gansu.

Voici sa traduction inédite, en français, par l'équipe de www.tibet-doc.

 

31/07/2008

 

Cher Go Sherap Gyatso [sgo shes rab rgya mtsho]

À cette époque, il ne venait à l’esprit de personne que de tels incidents puissent se produire aussi soudainement. Plus encore, quant à moi, jamais je n’aurais imaginé qu’on pouvait emmener quelqu’un sans l’autoriser à prononcer trois mots ni faire trois pas. Tu m’as alors dit la raison pour laquelle tu avais été jugé et était resté trois ans en prison : on t’avait désigné du nom impressionnant de « criminel politique ». Et tu m’as manifesté ton désespoir du fait que les meilleurs moments de ta vie avaient été tout simplement gâchés. Mais à ce moment là, j’ai fanfaronné en disant : « Il est sur et certain que ces trois années s’avèreront pour toi l’occasion d’une excellente expérience de vie ! »

Cette fois, pendant les deux jours passés à la maison d’arrêt de Pingan [gros bourg à 30 km à l’est de Xining, NDT], j’ai été hantée par ma remarque. J’ai eu des regrets, et j’ai eu honte. Je me suis dit que, s’il était si difficile pour moi d’y passer deux jours, comment as-tu bien pu supporter ces trois années ? Dans tous les domaines, quelqu’un qui n’a pas personnellement et réellement vécu un événement ne peut jamais l’imaginer.

Je respecte énormément les héros et héroïnes qui ont perdu leur précieuse vie ou qui ont été envoyés en prison pour leur nationalité [mi rigs = « nationalité », ethnie, NDT]. En particulier, j’admire et je respecte profondément les jeunes hommes talentueux comme Arig Drölmakyap [A rig Sgrol ma skyabs], mais ils me rappellent aussi que je suis lâche et peureuse. Quant à toi, tu as été emprisonné non pas une fois mais à deux reprises. Ton père avait lui aussi été accusé de crime politique, et n’a donc pas pu rester dans sa région natale et celle où il avait grandi, mais il a été exilé. Laissant derrière lui sa région et sa famille, il dû errer sur la terre. Ce qui est encore plus désespérant n’est-il pas que, à la fin de sa vie, ses activités aient cessé alors qu’il avait perdu tout espoir pour sa terre natale ? Lorsque j’y pense, mon esprit s’enfonce dans la tristesse.

On dit que, derrière chaque héros, se cache une épouse intelligente et habile. C’est certainement vrai. Ton père, désespéré, dut s’exiler, mais comme ta mère avait développé la détermination chez ses enfants, vous n’avez pas perdu courage. Elle est devenue chef de famille, remplaçant les deux parents, comme dit le proverbe : « La moitié du vêtement c’est la chaussure, la moitié de la nourriture c’est la mère ». Elle a permis à ses enfants de grandir dans de bonnes conditions physiques et mentales. Tu es bien l’enfant de ce père courageux et de cette mère intelligente. Moi, je ne peux pas dire qui de tes deux parents, est le principal, qui est secondaire, ni qui représente le courage et qui représente l’intelligence.

On jette des pierres aux hommes bons et aux femmes excellentes, qui sont parmi nous semblables à des diamants, jusqu’à ce qu’ils s’enfoncent dans la terre. Cette époque extrêmement impure est probablement une période de gâchis pour les hommes talentueux et courageux et les femmes bonnes et héroïques. A la réflexion, c’est exactement cela. Le proverbe dit que, "si un homme reste couché trop longtemps, il est vaincu par ses ennemis et, si une femme reste couchée trop longtemps, elle est dépassée par ses tâches". Tu as décrété qu’« Le temps est venu de se réveiller » [titre du livre de Go Sherab Gyatso] : voilà une excellente et innocente parole. Même les personnes encore endormies peuvent respecter et exalter la mémoire des leaders. Ainsi, il est certain que nos meneurs laisseront leur empreinte, même dans la mémoire des générations futures. Si cela cessait, et que l’on ne les admirait plus ni ne se les rappelait, comment pourrait-il jamais y avoir d’avenir pour cette nationalité ?

J’ai toujours répété aux gens qui veulent bien écouter la vie exemplaire des héros et héroïnes. Et même à ma fille de cinq ans, je lui fais savoir qu’il existe chez nous quelqu’un appelé Tsering Özer [Tshe ring ’od zer], la fille de sa mère, et un garçon nommé Arig Drölma Kyap, fils de son père [Tsering fait référence à Ozer, connue à l’étranger sous son nom anglicisé Woser, et en Chine comme Weise].

Frère, tu es à jamais au plus profond de notre cœur. Toi et Walza Norzin Wangmo [Dbal bza’ Nor ‘dzin dbang mo], êtes les glorieux héros de Golok. Je nourris depuis longtemps, longtemps au fond de mon cœur l’espoir de votre retour, vous et tant d’autres inconnus. Ce n’est pas l’espoir de moi seule, mais la prière de six millions de Tibétains.

Jamyankyi

L'original de la lettre en tibétain peut être lu sur http://www.tibetabc.cn/user1/jamyangkyi/archives/2008/2008731215020.html