On trouve ici une illustration de la situation générale décrite dans la leçon précédente, afin de mettre en évidence la cruauté supposée du système social du « Tibet ancien ». Cette leçon met en effet en scène Grand-Mère Dekyi-la, qui intervient dans une école pour raconter la vie misérable d’une servante dans une famille aristocratique. Le récit des horreurs prétendument vécues par cette servante vise à convaincre encore une fois les enfants des progrès accomplis grâce au Parti Communiste. Comme le montre la fin du texte, où « les élèves […] éprouvèrent une colère sans mesure envers l’ancienne société qui regorgeait d’horreurs », à l’issue de cette histoire, les enfants doivent être persuadés de la monstruosité supposée de la société tibétaine, avant 1950. La pratique consistant à inviter des témoins de l’ancienne société était pratique courante au Tibet dans les années 1980. Nous ne savons pas si elle a cours en Chine ‘han’ et si elle a toujours cours actuellement.
Leçon 6 : L’histoire de la famille d’une servante qui a souffert
Pendant les activités du cours du mercredi après-midi, tous les élèves de cinquième année de la classe expérimentale allèrent dans la salle de réunion écouter Grand-Mère Dekyi-la, membre du comité de villageois1. Son récit qui « remémore les peines et fait apprécier les joies » raconte l'histoire des souffrances de la famille de la servante Sangmo.
Sangmo a été servante pendant trente-huit ans, dans le canton de Changra, situé dans le district de Gyantse. Tous les membres de la famille de Sang mo étaient des serviteurs de la famille Phalha2, les plus hauts aristocrates de Gyantse.
Quand Sangmo eut quatre ans, sa mère mourut à cause des tortures que la famille Phalha lui avait infligées. Quand elle atteignit l'âge de treize ans, son père mourut également de colère. À partir de ce moment, Sangmo fut orpheline. Dès l’âge de huit ans, elle avait commencé à filer la laine et à tisser des draps de laine sur le domaine agricole des Phalha. Tous les serviteurs de la famille Phalha devaient filer chaque jour deux nyaga (sept sang3) de laine. On pesait leur travail une fois tous les dix jours, et on leur reprenait autant de laine filée qu'on lui en avait confiée brute. Comme dans la laine il y avait beaucoup de sable et de saletés, Sangmo et les autres serviteurs étaient incapables de rendre la quantité prévue. Ils ne pouvaient pas filer la quantité de laine qui avait été fixée et étaient donc sans cesse frappés.
Afin de sucer toujours plus le sang et la sueur des serviteurs, les cruels Phalha appliquaient des règles particulièrement barbares et violentes. Par exemple, ils délimitaient périmètre des serviteurs en répandant du sable autour de leur maison pour les dissuader de se déplacer. Quand Phalha ou le contremaître venait inspecter, si le sable qui se trouvait autour avait subi le moindre changement, il frappait immédiatement les serviteurs. Sangmo et les autres serviteurs travaillaient plus de dix heures par jour, mais ils n'avaient pour toute rétribution qu'une soupe claire deux fois par jour et un peu de vieille tsampa4. Des montagnes de draps de laine, de tapis et de couvertures en laine fabriquées par les serfs sur le domaine des Phalha s’entassaient et moisissaient dans les entrepôts. Toutefois les serfs, eux, souffraient chaque année du froid sans pouvoir se réchauffer. Sangmo a grandi sous la loi et le fouet des Phalha.
Sangmo ne pouvait plus supporter les tortures barbares qui avaient cours sur le domaine des Phalha, cet enfer sur terre, et elle s’enfuit à l'âge de dix-sept ans. Mais « tous les corbeaux sous le ciel ont la même noirceur et tous les propriétaires terriens ont la même malveillance ». Sangmo, bien qu’elle se fût enfuie de Gyantse et qu’elle fût arrivée à Gangmar5, tomba sous le joug d'une autre famille démoniaque et elle redevint servante. Par la suite, Phalha le sut et elle fut à nouveau avalée par la gueule de tigre du domaine Phalha. Toute la journée, elle devait rester dans le périmètre des serviteurs à filer la laine et tisser des draps de laine.
Sangmo et le serviteur Dondrub se marièrent et donnèrent naissance à une fille. Sangmo restait toute la journée dans son périmètre à filer la laine et la fillette était laissée dans l'obscurité d'une maison humide. On donnait chaque jour à Sangmo une soupe claire et un peu de vieille tsampa que mère et fille se partageaient. Dans cette maison sombre, la pauvre fillette n'avait personne pour la surveiller et, quand elle avait faim, elle mangeait les excréments et l’urine qui jonchaient le sol ainsi que des morceaux de terre, si bien qu’elle mourut de faim à l'âge de trois ans. La fille de Sangmo ne fut pas le seul enfant du domaine Palha à succomber à ce cruel traitement.
Dans la sombre société de servage féodal, les personnes qui, comme Sangmo, subissaient des mauvais traitements, étaient innombrables et chaque famille a son histoire de sang et de larmes.
Après le récit de Grand-mère Dekyi, les élèves, attristés par les souffrances terribles de la famille de Sangmo, éprouvèrent une colère sans mesure envers l’ancienne société qui regorgeait d’horreurs.
Au moment de partir, la grand-mère dit aux enfants « Vous êtes une génération chanceuse, vous ne devez jamais oublier les souffrances qui avaient cours dans l’ancienne société. Il faut absolument que vous étudiiez correctement pour devenir des experts auxquels on pourra avoir recours dans la construction de la RAT. »
A peine eut elle parlé que toute la salle de réunion se remplit d’un tonnerre d'applaudissements.
Activité :
1) Après avoir organisé le visionnage du film « Serfs 6», explique comment les propriétaires de serfs exploitaient leurs serfs.
- 1. Le comité de villageois (ch. cunmin weiyuanhui) est, avec le comité du parti communiste, l’une des deux institutions qui administre un village (unité administrative qui remplace, dans les années 1980, les brigades de production). Le comité du parti communiste a le rôle dirigeant, tandis que le comité de villageois , qui a une certaine indépendance en ce qui concerne l’économie, la sécurité et la résolution de conflits, a également la charge de relayer et mettre en place au niveau du village, les politiques locales et nationales. Un comité de villageois est composé de trois à sept membres, élus pour trois ans. On estime que dans 40 à 90% des cas, la liste des candidats est donnée par le précédent comité de villageois ou par le secrétaire du parti communiste. Thierry Sanjuan (dir.). Dictionnaire de la Chine Contemporaine. Paris : Armand Colin. 2008, article villageois (comité de) p.267
- 2. La famille Phalha (abréviation de Pha jo lha khang, nom d’un monastère situé au Bhoutan) est l’une des plus illustres familles de l’aristocratie tibétaine. Ses membres ont servi le gouvernement tibétain depuis le XVIIe siècle. Au XXe siècle, trois frères sont restés célèbres : Thubten Ödän (Thub bstan ’od ldan, né en 1911), fonctionnaire ecclésiastique nommé gouverneur de la province du Nord (tib. byang spyi) en 1942 puis Grand Chambellan (tib. mgron gnyer chen mo) à partir de 1947 ; Tashi Wangchuk (Bkra shis dbang phyug, né en 1913), qui gérait le domaine familial situé près de Gyantse ; Dorje Wangdü (Rdo rje dbang ’dud, né en 1915), fonctionnaire laïc, général de la garde du corps du dalaï-lama (tib. sku srung mda’ dpon), à partir de 1943 puis caissier militaire (tib. phogs dpon). Sources : Archives britanniques ; PETECH, Luciano, Aristocracy and Government in Tibet, 1728-1959, Serie Orientale Roma XLV, Ismeo, Rome, 1973, p. 79-87 ; Pha lha phogs dpon Rdo rje dbang ’dud, Pha lha'i mi rgyud rim pa'i sri zhu'i byung ba brjod pa srong po'i gtam, ngag rgyun lo rgyus deb phreng 9/Oral History Series N°9, Bod kyi dpe mdzod khang, LTWA, Dharamsala, 1999.
- 3. « Unité de mesure de poid tibétaine. Six grains d’orge font un sewa (tib. : se ba). Vingt sewa font un zho (tib. : zho). Dix zho font un sang (tib. : srang) ou un por (tib. : spor). Quatre de ces unités de mesure font un nyag (tib. : nyag = nya ga). Vingt nyag ou quatre-vingt sang sont équivalents à une charge (tib. : khal). La masse d’une charge, convertie dans les unités poids actuelles, correspond à sept livres et cinq sang. […] Le sang correspond à une unité de mesure différente lorsqu’il s’agit de mesurer l’or et l’argent d’une part, et les médicaments d’autre part. A l’époque du Tibet morcellé, le sang comme unité de mesure de l’or et de l’argent, était l’unité de mesure de base des foires [de la région] du Tsang (tib. : Gtsang). Un sewa correspondait à six grains d’orge. Un zho correspondait à huit sewa, un sang, à huit zho, Un sang d’or, à deux sang d’argent. Quatre sang d’or valaient donc huits sang d’argent, c'est-à-dire un dré (tib. : bre) d’argent. Un dré d’or correspondait à seize sang d’or et à trente-deux sang d’argent. Le testament de Situ Changchub Gyaltsan (tib. : Si tu byang chub rgyla mtshan, 1302-1364) précise qu’à l’époque où la dynastie Yuan dominait le Tibet, un bon cheval valait un dré d’argent, ou huit sang d’argent. » Source : Mkhas dbang dung dkar blo bzang ‘phrin las. Dung dkar tshig mdzod chen mo. Beijing : Krung go’o rig pa dpe skrun khang. 2002. article srang, p. 2065-2066
- 4. Farine d’orge grillée, base de l’alimentation des Tibétains.
- 5. Gangmar est le chef lieu d’un district situé au Sud de Gyantse, frontalier avec le Bhoutan.
- 6. « Esclave [en réalité, la traduction du titre est Serfs], réalisé en 1963 par Li Jun, malgré son esthétique remarquable, reste un film de propagande réalisé par le Studio de l’armée. Il nous conte la vie de Jampa, esclave tibétain vivant dans les années 50 sous l’oppression des religieux et « aristocrates » locaux, jusqu’à la « libération » du Tibet par l’armée chinoise. L’esthétique de Esclave échappe cependant à l’esthétique des films de propagande des années 50 et 60. En effet, dès les premiers plans, deux panoramiques sur les paysages de montagnes tibétains, jusqu’aux plongées sur les esclaves montant les marches des villes à flan de montagne et aux « hommes d’acier » dont les corps sont recouverts d’une poussière argentée, le réalisateur Li Jun met en place une esthétique amorçant les conditions de vie extrêmes et l’oppression qu’il en découle. » source : http://www.chinacinema.fr/2007/06/le-tibet-dans-le-cinema-chinois.html Voir aussi : http://french.cri.cn/1/2004/12/23/48@50757.htm