Cette leçon poursuit la description « historique » du Tibet d’avant 1950, mettant cette fois en scène la classe dirigeante, et plus particulièrement le Dalaï-lama. Ce dernier, dépeint comme un dirigeant avide, détenant un pouvoir absolu sur l’ensemble du territoire tibétain, est désigné aux enfants comme coupable de tous les maux de « l’ancienne société ». Toutefois, il faut rappeler qu’il était âgé de 15 ans au moment de l’invasion chinoise, en octobre-novembre 1950, et n’a commencé à exercer un pouvoir politique qu’à partir du 17 novembre 1950, par anticipation, la majorité étant normalement fixée à 17 ans. Le texte fait ensuite allusion à « la rébellion fomentée par la clique des dirigeants réactionnaires des couches sociales supérieures du Tibet » de 1959 qui aboutit à la fuite en exil du Dalaï-lama. Ce mouvement de révolte commence en fait en 1956, au Tibet oriental, suite aux premières collectivisations agraires. Il se diffuse ensuite peu à peu sur toute la zone tibétaine. Enfin, le texte fait allusion au gouvernement tibétain en exil, qualifié de « groupe politique séparatiste qui conspire pour l’indépendance du Tibet », et accuse des « forces occidentales hostiles à la Chine » de soutenir ce séparatisme supposé. Il faut cependant préciser que, lors d’un discours prononcé devant le Parlement européen le 15 juin 1988, le Dalaï-lama a officiellement renoncé à revendiquer l’indépendance, pour réclamer une réelle autonomie de l’ensemble du territoire tibétain. Cette décision a provoqué des remous dans la société exilée, dont une partie n’accepte pas ce compromis. Le Mouvement tibétain de soulèvement populaire représente bien cette catégorie de la population tibétaine exilée.
Que pensent certaines des personnes que nous avons citées comme mal informées quand elles parlent du Tibet ? Comment interprètent-elles la coupure avec le passé à laquelle les Tibétains sont soumis ? Que les enfants des pays d’Afrique, au « bon temps des colonies », apprennent une histoire qui commence par « Nos ancêtres les Gaulois », et ces personnes – à juste titre – s’insurgent, criant au colonialisme et à l’impérialisme. Que dire des petits Tibétains qui suivent uniquement des cours d’histoire consacrés à l’histoire de Chine ? (NdT)
Leçon 7 : Le Dalaï-Lama, le plus grand propriétaire de serfs de l’ancien Tibet
Autrefois, d’un point de vue politique, le Dalaï-lama était le chef du gouvernement local de l’ancien Tibet et détenait un pouvoir considérable. D’un point de vue économique, c’était celui qui possédait le plus de domaines agricoles, de domaines pastoraux et de serfs et il était donc le plus grand propriétaire de serfs.
La famille du 14ème Dalaï-lama possédait au Tibet vingt-sept domaines agricoles et trente domaines pastoraux, qui rassemblaient en tout plus de six mille paysans (et éleveurs). Chaque année ils faisaient porter sur le dos des paysans plus de trente trois mille charges d’orges (une charge était l’unité de mesure de poids utilisée au Tibet, elle correspond à quatorze kilos environ) et ils les dépossédaient de trois cents têtes de bétail, cent soixante-dix-huit rouleaux de draps de laine et plus de trois millions de sang d’argent1 de monnaie tibétaine. Non seulement le Dalaï-lama exerçait un contrôle direct sur les richesses provenant de la perception monastique et de la perception générale du gouvernement local, mais, ayant établi ses propres « grand » et « petit » trésors, il se servait allègrement en or, en argent, en bijoux, en grains et en beurre. Alors que chaque année de nombreux serfs qui mouraient de faim et de froid, des tas d’habits et de grains s’accumulaient et pourrissaient dans le trésor du Dalaï-lama.
Le Dalaï-lama demeurait au Norbulingka2 durant l’été et au palais du Potala pendant l’hiver. Il possédait des tissus de brocart, de la flanelle d’excellente qualité et de précieux vêtements de peau. Parmi ces derniers se trouvaient plus d’une centaine de capes ornées de perles et diamants, chacun de ces manteaux atteignait la valeur de plusieurs dizaines de milliers de gormo3. Il avait à titre personnel plus de cent soixante mille sang d’or et neuf mille cinq cents sang d’argent de monnaie chinoise, et plus de vingt mille vêtements de grande valeur.
En 1959, sous la direction du PCC, la rébellion fomentée par la clique des dirigeants réactionnaires des couches sociales supérieures du Tibet, fut matée, les réformes démocratiques4 furent mises en œuvre, les terres arables et le bétail ainsi que les moyens de production et de subsistance furent distribués à tous les serfs. Après avoir été libérés de leurs chaînes les serfs, considérés pendant des siècles comme « des outils sachant parler », furent pour la première fois considérés comme des « êtres humains » et devinrent les maîtres du pays. Cependant le 14ème Dalaï-lama dit que ce système de servage féodal principalement mis en œuvre par la clique réactionnaire des couches sociales supérieures du Tibet est « le système le plus beau et le plus parfait ». Ne pouvant supporter la souffrance d’avoir perdu leur ancien paradis ils [ces réactionnaires] se sont enfuis à l’étranger et n’ont cessé de se révolter contre la patrie, allant ainsi à l’encontre des intérêts fondamentaux du peuple tibétain.
Le Dalaï-lama est le chef principal du groupe politique séparatiste qui conspire pour l’indépendance du Tibet.
Il est l’instrument puissant et parfait de ceux qui s’opposent à la Chine au niveau international. Il est à la source des troubles créés dans la société tibétaine. Il est le plus grand obstacle à l’établissement d’une discipline normale dans le bouddhisme tibétain. Actuellement, s’acoquinant avec les forces occidentales hostiles à la Chine, la clique du Dalaï-lama entreprend des activités séparatistes nuisibles par cent moyens et mille plans, et a pour dessein de séparer le Tibet de la Chine. Il n’y parviendra jamais : nous devons combattre sans répit la clique du Dalaï-lama.
Exercice :
1) De quelle manière peut-on voir la vraie nature de la conduite réactionnaire du 14ème Dalaï-lama ?
- 1. Voir dans le chapitre précédent, la note sur sang et sang d’argent.
- 2. Le Norbulingka (tib. : Nor bu gling kha) était, depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle et jusqu’en 1959, la résidence d’été des Dalaï-lamas. La construction des divers bâtiments qui le composent, situés dans un parc de quarante hectares, commença sous le règne du septième Dalaï-lama (1708-1757) et se poursuivit avec ses successeurs, essentiellement à l’époque des huitième et treizième Dalaï-lamas (1858-1804 et 1876-1933). Photos : http://www.thdl.org/collections/resources/imagedb_results.php?CollectionTitle=Lhasa+-+Norbulingka&Photographer=&Caption=&FileName=&searchTerms=
- 3. Unité monétaire traditionnelle.
- 4. Les « réformes démocratiques » sont initiées en 1955, au Tibet oriental (Kham et Amdo). Il s’agit essentiellement de créer des « groupes d’entraide » et de redistribuer les terres, ainsi que des tentatives de sédentarisation de groupes nomades. Cette politique de réformes, menées sans considération pour les sentiments religieux des tibétains, alors que les monastères comptaient parmi les plus grands propriétaires terriens, conduit à des soulèvements, qui se propagent rapidement. En 1957, face à l’hostilité de la population et pour éviter les troubles, le gouvernement chinois décide de retarder la mise en place des « réformes démocratiques » au Tibet central. Elle intervient en Juin 1959, quelques semaines après l’écrasement de la révolte au Tibet central et la fuite en exil du Dalaï-lama. On prône une mise en place progressive des réformes, de façon pacifique. Deux étapes sont ainsi définies : tout d’abord, l’élimination des dernières poches de rébellion, la suppression de la corvée et la diminution du prix à payer pour l’exploitation des terres, puis, la redistribution des terres. Dans la plupart des régions, ce programme est effectué à la hâte et les deux étapes sont achevées en février 1960. Comme au Tibet oriental, ces « réformes démocratiques » rencontrent l’hostilité de la population car elles sont vécues comme étant imposées de l’extérieur, et considérées par les Tibétains comme une attaque de leur système de valeur. Quelles qu’aient été les inégalités et injustices du système, il n’y avait pas, au Tibet d’avant 1950, de soulèvements de paysans contre le système agraire. Tsering Shakya. The dragon in the land of snows : a history of modern Tibet since 1947. Londres : Pimlico. 1999.