"Eux", de Jamyangkyi

Culture Politique

Jamyangkyi a posté sur son blog (www.tibetabc.cn/user1/jamyangkyi/archives/2008/) un récit de son incarcération à lire entre les lignes. D'après le site www.highpeakspureearth.com, où la traduction en anglais de ce post a été d'abord publiée, Jamyangkyi aurait été arrêtée au printemps dernier pour avoir communiqué des informations sur le soulèvement tibétain, notamment les "événements" de Ngaba (Amdo, Sichuan), auprès de dix-sept personnes, dont Woeser ('Od zer, Weise).

A Ngaba, le 16 mars 2008, la police a tiré sur la foule et provoqué la mort de huit Tibétains - d'après les sources tibétaines. Les autorités chinoises ont vigoureusement dénié. Si la vie est si belle pour les Tibétains de Chine, pourquoi Jamyangkyi a-t-elle été arrêtée ? Si elle ment, pourquoi ne pas le prouver ?

 

« Eux », Jamyang Kyi

Ils essayaient continuellement, par diverses méthodes variées de me pousser à la trahison. Durant cette période, une scène du film « La Vie des autres » me revenait régulièrement à l’esprit. Dans le film, après avoir infiniment souffert et subi des intimidations et des atrocités inimaginables, la femme, désespérée, se détourne finalement de l’homme qu’elle aime. Et lorsqu’il la regarde avec incrédulité, elle se précipite sur la route, sous les roues d’un véhicule qui arrive, incapable de le supporter. Elle met ainsi fin à la beauté de sa jeunesse et à sa précieuse existence. Voilà déjà plus de deux ans que j’ai vu ce film, mais je ne parviens pas à oublier ni le regard défiguré par le ressentiment de l’homme, ni le regard chagrin de la femme. Aujourd’hui encore, les images de ce films m’apparaissent encore plus réelles qu’autrefois.

De tristesse, de désespoir, de ressentiment et de haine mélangés, mon cœur s’est craquelé comme les berges depuis longtemps asséchées d’une rivière. Aussi, je désirais l’humidité d’une douce pluie fraîche. Un soir, alors que j’étais de nouveau attachée à cette chaise, j’ai entendu la mélodie mélancolique d’un chant religieux. Je me suis alors rendue compte que c’était la première fois que j’entendais un bruit produit par un être vivant depuis que j’étais arrivée en ce lieu. Cette mélodie soigna mon cœur meurtri. Dès lors, j’ai commencé à prêter attention à cette prière chantée, l’attendant avec espoir, chaque jour. Dans cette mosquée, les pratiquants priaient quatre à cinq fois chaque jour. En temps normal, j’aurais pu trouver cette prière chantée pénible mais, ces jours-là, elle a été le meilleur soin pour ranimer mon esprit. Je me sens très redevable envers cette mosquée et son muezzin. Je me suis juré que, si jamais je sortais un jour, je rendrai visite à une mosquée. Aujourd’hui encore, je garde ce souhait dans mon cœur.

Il y avait une peinture à l’huile représentant paysage, sur un magazine, que j’ai regardé un nombre incalculable de fois. Sur la peinture, il y avait un cottage de style européen, au bord d’un petit lac. C’était la seule habitation dans une vaste plaine vallonnée, et elle offrait un sentiment de tranquilité et de paix. Comme si cette maison était mon foyer, je visualisais mes deux filles en train de jouer à se poursuivre sur la prairie herbeuse proche de la maison, mon mari en train de couper l’herbe à côté du lac, et moi-même en train de préparer activement le diner, en attendant le retour du troupeau. Cela aussi était un moyen de consoler et de réconforter mon esprit dévasté.

Un jour, alors que les manifestations venaient tout juste de commencer, mon mari avait soupiré : « Ceux qui sont morts sont de toute façon partis. Mais ceux qui ont été arrêtés ont certainement été entraînés dans les dix-huit mondes infernaux, et condamnés à subir d’infinies souffrances » D’un autre côté, éprouvant de l’empathie pour ceux qui étaient morts et pour leurs proches endeuillés, je fus profondément touchée et émue, et versai sans fin des flots de larmes de compassion. A l’époque, je ne saisissais pas pleinement les raisons pour lesquelles trois Tibétains s’étaient suicidés en se jetant du haut du toit d’une maison.

Chaque interrogatoire provoquait une peur particulière en moi. Un jour, au milieu d’un interrogatoire, j’ai pensé soudain qu’il vaudrait mieux être tuée d’une balle, plutôt que d’endurer cela. Ma famille et mes proches éprouveraient du chagrin mais, en ce qui me concerne, je n’aurais à souffrir qu’une seule fois. Un jour, alors que j’étais aux toilettes, je me suis trouvée sas le vouloir en train de réfléchir à aux différents moyens pour me suicider. A cette période, je me rappelais le petit couteau qui m’avait été confisqué à l’hôtel Zhihu. Durant la fouille, ils n’avaient pas vu un autre petit couteau qui était dans mon sac à main. Lorsque l’interrogateur principal avait demandé pourquoi je gardais sur moi un petit couteau, j’avais répondu que c’était pour manger des fruits. Mais en réalité il y a une petite anecdote à propos de ce couteau.

Depuis que le conflit sino-tibétain a éclaté, les Chinois regardent les Tibétains avec haine, dans les bus, au marché, dans la rue, et tout cela est le résultat de la propagande du gouvernement. Un jour que je marchais dans la rue avec ma fille, qui portait le vêtement traditionnel que mon amie Walza Norzin Wangmo lui avait offerte, un enfant chinois de six ou sept ans est arrivé en hurlant face à ma fille et lui a bloqué le passage. Ce genre d’attitude des Chinois n’est pas un incident isolé mais, plutôt, ce que vivent quotidiennement les Tibétains. Alors, j’avais acheté un autre petit couteau pour me protéger. Plus tard, à la réflexion, je me suis sentie soulagée de n’avoir pas eu l’occasion de prendre ces deux couteaux. Sinon, pendant un interrogatoire, en proie à une souffrance intolérable, j’ai fouillé frénétiquement dans mon petit sac, puis, j’ai fixé les veines bleues de mon poignet gauche. Si j’avais été en possession du couteau, je les aurai certainement tranchées.

Durant cette période, l’essai de Wang Lixiong sur les étapes du suicide me venait parfois à l’esprit. J’éprouvais des sentiments complètement différents de ceux ressentis quand je l’avais lu pour la première fois. J’ai pris conscience de combien il était difficile de trahir et tromper quelqu’un. J’ai alors pensé qu’il ne fallait pas lui en vouloir, et à moi non plus.

Durant ces jours où j’avais été jetée face aux six portes de l’enfer, les personnes auxquelles je pensais le plus étaient mes filles et ma chère mère. Cela fait presque trois ans qu’elle est morte, mais elle est aussi présente qu’autrefois dans mon cœur. Ce qui me console, c’est précisément qu’elle m’a déjà quitté. Sinon, si elle avait été en vie pour voir mon incarcération, je sais qu’elle serait devenue folle.

Lorsque les souffrances étaient particulièrement insupportables, j’invoquais généralement la protection de ma mère et de Tara. Une après midi, alors que j’étais attachée à la « chaise des tigres et des vautours », tout le monde est parti manger, sauf une femme policière. Pendant des jours, j’avais ravalé mes larmes, j’avais trop souffert silencieusement. Mais à ce moment, ne pouvant plus supporter cela plus longtemps, je criai involontairement « Maman, maman ». Ma mère me manquait intensément, ma peine empira et je fondis en larmes. Alors que je sanglotais de douleur, je ne sentis plus mes membres. A ce moment là, un gros homme arriva et dit « Tu fais exprès de pleurer parce que tu sais que je suis là. » Il appuya son doigt contre mon front, et m’avertit : « Si tu continues de gémir, je vais mettre fin à cet interrogatoire. » Hurlant « Es-tu entêtée au point de penser que nous t’accusons à tort ? », il quitta la pièce. Ce n’est pas parce que je savais qu’il était là que j’agissais ainsi, je ne pouvais tout simplement pas m’arrêter de pleurer. Mes nerfs, alors, se tendirent, mes deux mains se paralysèrent et je ne pouvais plus desserrer les poings. Je passais de longues minutes à sangloter, le corps inondé de sueur.