Getak Tulku (dGe rtag sprul sku, 1902-1950) naquit à Béri (actuelle préfecture autonome tibétaine de Kardzé, province du Sichuan) et fut reconnu comme la cinquième réincarnation du Lama du monastère de Béri, dans la région du Kham (est tibétain). Il joua un rôle dans l’histoire tibétaine récente car, conquis aux idéaux communistes, il s’employa à faciliter les contacts et établir la confiance entre communistes chinois et population tibétaine de la région du Kham, par où l’Armée populaire de libération chinoise tentait d’atteindre le Tibet central. On comprend ainsi qu’il ait fait l’objet d’une bande dessinée luxueuse selon les standards tibétains. À notre connaissance, aucun autre personnage historique tibétain, ni légendaire, n’a reçu cet honneur et c’est pour cela que nous publions ici la traduction de cette petite bande dessinée.
Dans les années 1940, les Tibétains dans leur grande majorité étaient totalement étrangers à la doctrine communiste. Quand ils en avaient entendu parler, ils la redoutaient car elle avait provoqué en Mongolie bouddhique des désastres dans les monastères. Cependant, quelques Tibétains réformateurs, avant même l’arrivée des communistes chinois, avaient fondé dès les années 1940 un Parti communiste tibétain. Le plus connu de ses membres était Baba Phuntsok Wangyäl (’Ba’ pa Phun thogs dbang rgyal, né en 1922), dont l’autobiographie a été publiée en anglais par M. Goldstein (voir bibliographie ci-dessous). La vie de ce personnage controversé – toujours vivant, il est membre du Parti communiste chinois, après avoir passé près de vingt ans en prison pour nationalisme pro-tibétain – a fait l’objet d’une traduction en tibétain et est maintenant disponible en exil. D’autres Tibétains, d’après T. Shakya recrutés parmi les couches défavorisées de la population, avaient rejoint les rangs des communistes chinois.
Pour la plupart, ils étaient sincèrement persuadés du bénéfice des réformes que promettait le Parti communiste chinois. Ceux qui connaissaient les textes fondateurs du communisme croyaient en la possibilité d’émancipation ultérieure promise aux nations « libérées », après une période de tutelle sous l’égide d’une puissance déjà engagée dans la voie du communisme. Beaucoup d’entre eux étaient donc en réalité des nationalistes tibétains qui souhaitaient que ce grand mouvement de libération nationale aboutisse à la mise en place d’un nouvelle nation tibétaine moderne : « Je croyais avec force … que, finalement, nous devrions nous battre pour créer une grande entité politique tibétaine qui nous incluerait tous [les Tibétains] » (propos de Phuntsok Wangyäl rapportés dans Goldstein 2004 : 54). Les intellectuels du Tibet de l’est espéraient en outre que, au sein de ce Tibet rénové, le communisme réduirait l’influence de l’aristocratie de Lhasa. Plusieurs Tibétains éminents, idéalistes et confiants, furent ainsi gagnés aux discours des communistes chinois : le dixième Panchen Lama (1938-1989) en est un exemple célèbre, ainsi que Amdo Geshe Sherab Gyatso (1884-1968). Leur récompense : le premier passa quatorze années en prison et le second « fut suicidé » pendant la Révolution culturelle. Les Tibétains désignent les personnes victimes de leur naïveté comme des individus « dont le nez ne détecte pas la pourriture du cerveau » (klad pa rul ba snas ma tshor). Quoi qu’il en soit, les premières années de la présence chinoise au Tibet avaient confirmé dans l’ensemble leurs espoirs : le Parti Communiste chinois avait promis de garantir le respect de la religion et des institutions religieuses au Tibet. Au Kham, il lança une campagne de propagande par le biais de bulletins. À Lhasa, la liberté de la pratique religieuse fut respectée également. La situation demeura stable et la cohabitation sino-tibétaine relativement pacifique jusqu’en 1956, année où la collectivisation brutale du Kham, au nom de la politique nationale chinoise, provoqua la rebellion générale des Tibétains, opposés à la confiscation des terres et des armes et à l’interférence dans les affaires religieuses.
Revenons à Getak Tulku : élu Vice-président du « Soviet tibétain » du Xikang (organisme fondé dès 1936 à Kardze par des Tibétains pro-communistes soutenus par le PC chinois), il fut envoyé le 10 juillet 1950 par le PC chinois à Chamdo, pour discuter avec Lhalu, gouverneur général du Tibet en poste dans cette ville-garnison frontière tibétaine, et le persuader d’accepter la « libération pacifique » du Tibet. Cet épisode apparaît dans les vignettes 22 et 23 de la bande dessinée – le nom de Lhalu est cependant omis. D’après l’historien T. Shakya, Getak Tulku apportait probablement avec lui une proposition en trois points pour le gouvernement central de Lhasa, mais celui-ci ne lui accorda pas l’autorisation de poursuivre sa route au-delà de Chamdo. Là, Getak Tulku tomba malade et mourut le 22 août 1950. Les Chinois, persuadés qu’il avait été assassiné, arrêtèrent Robert Ford, Britannique au service du gouvernement des Dalaï-lama et opérateur-radio, quand ils eurent conquis Chamdo, en octobre 1950. Celui-ci passa presque cinq ans en prison, niant toujours une quelconque implication dans cette affaire. Sa passionnante autobiographie, Tibet Rouge, Capturé par l’armée chinoise au Kham, indique : « J’ai de bonnes raisons de croire que Geda [Getak] fut assassiné et je crois savoir par qui. J’espère qu’on ne le découvrira jamais » (p. 91). Toujours fidèle à la cause tibétaine, il déclara en juillet 2008 : « Dix-neuf mois après [ma dernière rencontre avec le Dalaï-lama, en 1949 à Lhasa], les communistes chinois envahirent [Chamdo]. Pour le Tibet, le long cauchemar de l’occupation étrangère avait démarré ».
Bibliographie :
Ford, Robert, Tibet Rouge. Lausanne : Olizanne, 1987.
Goldstein, Melvyn et al., A Tibetan Revolutionary. The Political Life and Times of Bapa Phüntso Wangye. Berkeley : University of California Press, 2004.
Goldstein, Melvyn, A History of Modern Tibet, 1913-1951. The Demise of the Lamaist State. Dehra Dun : India Book Company, 1993 [1989].
Lin, Hsiao-Ting, Tibet and Nationalist China’s Frontier. Intrigues and Ethnopolitics 1928-1949. Vancouver : UBC Press, 2006.
Shakya, Tsering, The Dragon in the Land of Snow, A History of Modern Tibet since 1947. London : Penguin Compass, 2000.
Stoddard, Heather, Le Mendiant de l’Amdo. Nanterre : Société d’ethnographie, 1985.
Déclaration de Robert Ford le 3 juillet 2008 :
Photo du monastère de Béri :
http://www.tibetheritagefund.org/pages/projects/china-program/sichuan/beri-monastery.php